Du nouveau à propos du Centiloque de Ptolémée

« Après de longues années de recherche sur le Centiloque pseudo-ptolémaïque (appelé Le Livre du fruit, Karpos), Giuseppe Bezza – qui nous a quitté prématurément le 18 juin 2014 – vient de faire publier aux Editions Mimesis (Milano, septembre 2013) un ouvrage extrêmement riche sous le titre Commento al Centiloquio tolemaïco. L’oeuvre contient, entre autres documents, sa traduction en italien des cent aphorismes publiés en langue arabe (1) puis grecque, assortis de leurs commentaires (2).

Ces deux versions inédites du Centiloque (traduction des textes arabe et grec) renouvellent notre compréhension des cent aphorismes et de leurs commentaires, à savoir ceux dont nous disposons en France, et parmi les plus connus, ceux traduits du latin par Nicolas Bourdin (3) sous le titre Le Centilogue de Ptolémée ou la seconde partie de l’Uranie (1641, 1993), et ceux également traduits du latin par Julevno (4) sous le titre Les cent sentences astrologiques (1938, 1984). »
Note 1 : C’est Franco Martorello qui a établi le texte arabe de Ahmad Ibn Yusuf Ibn al-Daya.
Note 2 : Aphorismes et commentaires sont accompagnés d’une grande quantité de notes, d’un glossaire, d’une bibliographie détaillée, et d’une Introduction sous la plume de Giuseppe Bezza, qui fait le point sur la question de la paternité de l’ouvrage, très discutée pendant des siècles (Introduction traduite en français par mes soins, et désormais disponible sur le site du RAO).
Note 3 : Nicolas Bourdin a traduit du latin la Tétrabible (publication en 1640), ainsi que le Centilogue de Ptolémée ou la seconde partie de l’Uranie, publié chez Cardin Besongne à Paris, en 1651, et réédité par les Editions Tredaniel en 1993. Nicolas Bourdin « est le traducteur incontournable de Ptolémée en français » (Jacques Halbronn), mais il n’est pas le premier. Dans la postface de l’édition de 1993, J. Halbronn écrit qu’il existe à la Bibliothèque Nationale des manuscrits de l’ouvrage datant du règne de Charles V (1348, 1349).
Note 4 : La traduction du latin (texte de Pontanus) par Julevno (Jules Evenot) a été publiée en 1938 par Paul Chacornac sous le titre Le Centiloque ou les cent sentences. Elle a été reprise par les Editions Traditionnelles sous la dénomination Les cent sentences astrologiques, Paris, 1984.
Quelques aphorismes du Centiloque 

Il serait sans doute pertinent d’évoquer désormais, à leur tour, quelques sentences ayant trait, plus spécifiquement, à l’art de l’astrologie lui-même. Pour cela, procédons à l’analyse des aphorismes n° III, n° V, n° VIII, et n° XXIX, tels que nous pouvons les lire chez Nicolas Bourdin (Le Centilogue de Ptolémée ou la seconde partie de l’Uranie, traduit du latin, 1641, 1993) et chez Julevno ( Les Cent sentences astrologiques, également traduites du latin, 1938, 1984), puis dans les versions arabe et grecque récemment mises à l’honneur par Giuseppe Bezza (Commento al Centiloquio tolemeo, septembre 2013).

Sentence III : aptitude/astre puissant

Version de Nicolas Bourdin :« Celui qui est habile à quelque chose telle qu’elle soit, aura certainement aussi l’astre qui signifie cette chose, grandement puissant en sa naissance ». Grandement puissant, c’est-à-dire « bien situé, soit au respect du monde [par rapport aux angles], soit dans le zodiaque [par ses dignités], soit par ses aspects, soit d’autre sorte » (Nicolas Bourdin voulait-il par là suggérer la nature de l’astre ?). Par exemple, dit-il, celui qui est ingénieux et éloquent aura Mercure bien placé, celui qui est vaillant, Mars, etc.Ainsi, « nous verrons de la prudence en ceux que Saturne gouverne, de l’équité aux joviaux, de la vaillance aux martiaux, de la douceur aux vénériens, de la finesse aux mercurialistes, le Soleil donnera de l’éclat, la Lune de l’activité ». Les effets engendrés par telle ou telle planète bien placée seront toujours identiques.

Le reste du commentaire est consacré à quelques exemples.

Ainsi, Cicéron doit sa grandeur à la disposition de son ciel natal : « son Soleil montant au Lion sur l’horizon, le Lion gouvernant l’Italie,…lui décerna cet éclat illustre…, avec Mercure, Vénus, Mars et le Roitelet, alors au premier degré du Lion où était son AS », ce qui lui donna « ce torrent d’éloquence que nous admirons encore tous les jours en ses écrits ».

Sixte V, de basse condition, fut élevé à la dignité pontificale, grâce à son Soleil et à son Jupiter sur son AS, conjoint à Mercure et à Mars, ce qui le fit changer de métier « de gardien de troupeaux pour celui de pasteur universel de l’église ».

Le roi Gustave de Suède, redoutable conquérant, avait Mars (au trigone de sa Lune) maître de X, alors que Jupiter, maître du Soleil et de l’AS, se trouvait en maison II avec la Part de fortune.

Le cardinal de Richelieu avait Vénus maître de I placée au MC, Mars et Mercure respectivement logés en l’AS et en XI, en leurs dignités, tandis que le Soleil était maître du MC.

Version de Julevno :

« Celui qui possède des aptitudes pour un art quelconque aura, certainement, une étoile propice à cette indication, placée puissamment dans sa nativité ».

Julevno parle-t-il d’une étoile fixe, ou d’un astre errant ? Nous n’en saurons rien, vu que le commentaire brille par son absence. Et nous ne savons pas non plus, bien sûr, ce qu’il entend par une étoile « placée puissamment » dans une nativité.

Version arabe :

« Ptolémée a dit : celui qui par nature est disposé à une chose est celui qui, dans sa nativité, a le significateur de cette chose puissant ».

Après nous avoir renvoyés à la sentence LXXXVI, où il est dit que les planètes, par leur qualité, par leur force, par leurs opérations, sont comme les éléments des corps (voir en fin d’article note 1), Al Daya affirme qu’une planète puissante dans la nativité d’une personne rend visibles ses opérations ; la personne aura alors une disposition naturelle excellente, prompte à réaliser ce qu’indique la planète.

Mais qu’appelle-t-on une planète puissante ? Ou plus exactement, dans quels cas peut-on attribuer à un astre ce qualificatif de « puissant » ? Le commentateur arabe répond à cette question de façon très précise, qui peut étonner, et même éblouir les yeux de nos contemporains, peu habitués à la richesse de l’enseignement des Anciens. Une planète est puissante lorsqu’elle se trouve :

1) dans sa « participation » (hazz)(note 2) ;
2) dans son champ d’action (hayyiz)(3) ;
3) dans l’angle qui lui est compatible (watad)(4) ;
4) dans une configuration favorable vis-à-vis du Soleil (Sams)(5), comme par exemple l’orientalité (tasriq)(6) pour les planètes supérieures et l’occidentalité (tagrib)(7) favorable aux planètes inférieures.
5) Et autres positions qui lui sont propres.

Si nous mettons de côté les dignités et l’angularité des planètes, communément reconnues aujourd’hui comme facteurs de puissance, nous ne pouvons malheureusement que déplorer le manque de connaissance de nos contemporains, qui négligent ces notions de « faction », d’orientalité vis-à-vis du Soleil, et plus spécialement de lever héliaque, pourtant si efficaces. Il faut remercier chaudement Giuseppe Bezza d’avoir mis à disposition tous ces aphorismes, et notamment le III, qui rappelle ces notions essentielles.

Version grecque :

« Celui qui est apte à une chose quelconque a certainement l’astre qui la signifie puissant dans sa nativité ».

Le commentaire est remarquablement bref. On peut le citer entièrement : « En vérité, l’homme viril a Mars puissant, l’intellectuel Mercure, et ainsi de suite pour les autres astres ». C’est évidemment très clair, très concis, très concret. On peut néanmoins regretter qu’il ne soit pas précisé dans quelles conditions un astre est puissant, considération certainement inutile pour les astrologues de l’époque, familiers avec toutes ces notions.

Sentence V : détourner les maux

Version de Nicolas Bourdin :

« Celuy qui est savant peut éviter plusieurs événements des astres, lorsqu’il aura connu leur nature, et se préparer soi-même avant leur événement ».

Deux mots-clé dans cette sentence : « éviter » et « se préparer ».

Pour être en mesure d’éviter plusieurs événements qui le menaceraient, le savant doit connaître « la nature et la science », la nature [c’est-à-dire le don du ciel], la science [c’est-à-dire la science des hommes]. Ainsi les événements ne répondront pas tous à une fatalité. Cet aphorisme reprend le célèbre passage de la Tétrabible, dans lequel Ptolémée expose sa philosophie de l’art : « Les événements, communs ou particuliers, lesquels n’ont d’autre origine que les causes célestes, …se produisent inévitablement selon une nécessité absolue. Mais il en est d’autres, qui ne naissent pas du seul mouvement des cieux et qui se peuvent aisément transformer par des remèdes contraires…Ceci est du ressort de la science des hommes, qui, en cette rencontre, ne sont point enchaînés à une fatale nécessité. » Et plus loin : « Ces mêmes événements sont, ou totalement détournés, ou de beaucoup adoucis, alors qu’ils ont été prévus et qu’on y donne soin à l’aide des remèdes naturels reconnus comme ayant une force contraire efficace » (I, 2, traduction du latin du même Nicolas Bourdin). Il est donc possible, dit Nicolas Bourdin, d’éviter les maux « à l’aide de la science ». – L’existence de ce passage de la Tétrabible pouvait laisser penser que l’auteur du Centiloque était bien Ptolémée en personne, ce qui n’est en aucune façon une preuve en soi, plusieurs auteurs différents pouvant développer les mêmes idées selon l’état de leurs convictions !

Ceci dit, le savant doit se préparer à recevoir les effets menaçants des astres. Là encore, nous pouvons renvoyer à un autre passage de la Tétrabible, toujours dans le chapitre 2 du Livre I, où le prince des astrologues affirme que «la prévision acclimate et affermit l’esprit en sorte que l’attente des choses futures se passe comme si celles-ci étaient déjà présentes, préparation qui nous permet de les recevoir avec sérénité ».

Toutefois, Nicolas Bourdin demeure circonspect quant à l’efficacité des savants, « vu que plusieurs ont tenté vainement d’éviter les maux qu’ils craignaient ». Ainsi se moque-t-il tant soit peu de l’excellent astrologue qui avait prévu la mort violente du duc de Milan, par une poutre qui tomberait sur lui, et qui, mené au supplice pour cette prédiction malheureuse, fut lui-même écrasé, avec beaucoup d’autres, par une tour de la cathédrale !

Le discours qui clôt ce commentaire se perd dans des méandres ténébreux…

Version de Julevno :

« Celui qui connaît la nature des astres peut facilement en détourner les mauvais effets, en sachant se mettre en garde contre leur maléfique influence, avant qu’elle ne se manifeste ».

Mais comment détourner les mauvais effets des astres ? C’est ce que nous ne savons pas ; en effet, la science des hommes n’est mentionnée nulle part. Pour le reste, le contenu de la sentence est le même, avec toutefois un « facilement » qui laisse rêveur.

Dans son commentaire, Henri Selva affirme que, si l’homme averti ne peut absolument pas éviter les événements qui reposent sur une loi immuable, du moins peut-il « se préparer à soutenir leur choc », et « amortir leur effet », non pas par des remèdes contraires (il n’en dit mot), mais par une « volonté sage  et forte » – là encore, on ne peut être qu’incrédule devant cette foi en la volonté.

Version arabe :

« Ptolémée a dit : l’astrologue est parfois en mesure de conjurer beaucoup d’effets des étoiles, encore faut-il qu’il connaisse la nature de ce qui agit, et qu’il prépare celui qui reçoit les effets à les tolérer, avant qu’ils ne se vérifient ».

Nous voici revenus à plus de réalisme, attendu que l’astrologue est « parfois » en mesure d’éviter les effets des étoiles, et non pas « facilement », comme le relate Julevno. En effet, dans son commentaire, Al-Daya nous rappelle que les astres n’agissent pas de la même façon, du fait que les sujets qui sont atteints par leurs effets sont eux-mêmes différents. Mais il est en notre faculté de porter ces sujets vers l’augmentation ou vers la diminution de l’état où ils se trouvent, ceci par une juste régulation. Lorsqu’il craint un événement pour un sujet, celui qui connaît les astres doit nécessairement pousser ce sujet vers un état opposé à celui dont il craint les effets. Ainsi, celui qui était prédisposé à subir ces effets ne sera pas frappé par ce qui, auparavant, était à craindre.

Par exemple, dit-il, si nous connaissons la nativité de celui qui subit l’action des astres, et s’il s’y trouve des indications d’astres liés à une maladie de la nature de Mars, nous porterons sa constitution d’un état d’équilibre à un autre qui lui est éloigné. En fait, avant que se produise l’opération de Mars, nous porterons vers le froid cet état d’équilibre, de la même quantité existant entre l’état d’équilibre et l’excès de chaud. Par conséquent, quand adviendra l’action de Mars, la personne l’aura déjà précédée par l’intermédiaire d’une disposition contraire : confrontée à ce que Mars lui promettait, sa nature répondra en tendant vers l’équilibre. L’astrologue qui connaît la nature de Mars attribuera ainsi une constitution différente à celui qui subira l’action de l’astre, et il procèdera de façon analogue pour les autres planètes, pour autant que cela soit possible.

Version grecque :

« L’expert peut détourner beaucoup d’opérations d’astres quand il connaît leur nature et qu’il se prépare avant que n’adviennent leurs opérations ».

Commentaire : L’âme bien adaptée qui se conduit de la meilleure façon pousse ce qui est en puissance à changer la disposition préexistante du sujet et à la tourner vers le plus ou vers le moins. Exactement comme si, après avoir examiné ce qui allait advenir, nous reconnaissions avec certitude qu’une fièvre élevée surgirait chez le natif, à cause de la configuration de Mars. Donc, connaissant cela par avance, nous porterons la constitution du sujet vers une tonalité plus froide, en mesurant avec attention de quelle quantité se changera sa constitution préexistante. De cette façon, avec un Mars qui réchauffe les corps, et qui serait atteint par des configurations adverses, la bonne harmonie sera rétablie.

L’on peut observer que les textes dont nous disposons en langue française restent dans les généralités, tandis que les versions arabe et grecque nous plongent dans des considérations plus concrètes, comme par exemple les effets d’un Mars (de nature chaude) blessé dans un thème, effets que l’on peut détourner en faisant intervenir chez le sujet une complexion plus froide, ceci avant que Mars puisse opérer.

Sentence VIII : soutenir le bien

Version de Nicolas Bourdin :

« Le sage contribue à l’opération céleste, de la même sorte que l’excellent jardinier en labourant et en nettoyant ».

L’excellent laboureur sait parfaitement ce que son champ peut porter, le blé dans la plaine, le vin dans le coteau, les légumes en terre grasse, le sainfoin en terre aride, l’herbe dans les fraîcheurs, le bois sur les roches, les sillons étroits pour écouler les excès d’eau, les plantes nuisibles qu’il lui faut arracher, et ainsi de suite…

Tout comme le laboureur cultive sa terre, le sage doit cultiver les dons qu’il a reçus du ciel. Si dans son thème Saturne est puissant, qu’il s’adonne à l’agriculture et aux choses graves ; si Jupiter lui est favorable, qu’il embrasse des emplois qui conviennent à cette planète, etc.. Le sage doit collaborer avec ce que lui a conféré le ciel, sans chercher à revendiquer des choses qu’il ne peut obtenir. Ainsi, l’homme « ne peut pas espérer de biens solides, si Saturne et le maître de IV sont affligés ; des richesses, si Jupiter et le maître de II font mal ; des charges dans la guerre, si Mars est dans les maisons cadentes et dans sa ruine ; des honneurs et des dignités si le Soleil et le maître de X sont faibles ; des faveurs et des bienfaits des femmes si Vénus et le maître de XI sont mal logés ; des emplois dans les négociations et les ambassades si Mercure et le maître de IX sont affligés ; de l’action et de l’estime populaire si la Lune n’est pas bien placée ».

Ainsi se termine, de façon très utile pour le praticien, le commentaire de Nicolas Bourdin. Que va nous dire Julevno ?

Version de Julevno :

« L’astrologue habile et sagace peut combattre les effets des influences du ciel, de même que le laboureur expérimenté peut combattre la mauvaise nature d’un champ, en l’améliorant par la culture ».

« Combattre les effets du ciel » ? Combattre les « avertissements » du ciel, combattre les « accidents » et les « dangers », comme l’affirme Fomalhaut dans son commentaire ? Faut-il accepter cette version de la sentence VIII, qui ne fait que réitérer celle de la sentence V – répétition parfaitement inutile ? « Combattre » les effets du ciel, comme le martèle Julevno, alors que la version de Nicolas Bourdin souligne, au contraire ici, dans la sentence VIII, la nécessité qu’a le sage de « contribuer à l’opération céleste » !

Version arabe :

« Ptolémée a dit : l’âme savante collabore avec l’action de la sphère céleste comme le paysan collabore avec les forces de la nature en labourant et en taillant ».

Il s’agit ici également, de « collaborer » avec, et non de « combattre », les forces de la sphère. L’âme savante connaît ces forces et sait comment elles s’appliquent aux individus. Donc, lorsque le savant percevra l’action d’un bien dans le thème d’un natif, il encouragera ce dernier à être bien disposé pour accueillir ce bien, qui sera ainsi amplifié et clarifié. Puis Al Daya, estimant en avoir assez dit, renvoie à son commentaire de la sentence V.

Version grecque :

« L’âme savante aide la vertu du ciel de la même façon que le paysan parfait aide la nature en labourant et en désherbant ».

Par « âme savante », on doit comprendre l’âme qui connaît les vertus de la nature et la constitution des astres, celle qui sait anticiper ce qui va advenir aux hommes, que ce soit un succès ou un revers. Elle invite ceux qui sont sur le point de prospérer à favoriser une amplification de leur bonne fortune. Mais aussi, elle exhorte à fuir la disgrâce imminente ceux qui sont sur le point de subir un revers sous le coup d’un mauvais démon, comme c’est le lot de la nature humaine. De façon analogue, l’excellent paysan, en labourant et en désherbant, jette les graines dans son champ, et ce qui naît de la terre devient un aliment utile, qui toutefois ne peut devenir comestible sans désherbage.

L’allusion à l’excellent paysan, reprise dans toutes les versions, illustre parfaitement les deux volets de l’action de l’astrologue savant, à savoir favoriser le bien (sentence VIII) et fuir le mal (sentence V), avant même que se produisent leurs effets. Tout comme le labour favorise la bonne qualité de la terre et des grains, tandis que le désherbage lutte contre l’action des plantes nuisibles.

Sentence XXIX : félicités des étoiles

Version de Nicolas Bourdin :

« Les étoiles fixes apportent des félicités irraisonnables et admirables, que, pour la plus grande part, elles rendent remarquables par des infortunes ; si ce n’est que les planètes s’accordent à cette félicité ».

Dans son commentaire, Nicolas Bourdin souligne le côté inattendu des félicités accordées par les étoiles fixes ; néanmoins il leur reconnaît une action « frêle et caduque » si elles ne sont pas soutenues par celle des planètes.

Suit ensuite un très long développement sur ces étoiles, dont nous ne dirons que l’essentiel. Divers auteurs, dit notre commentateur, les ont méprisées sous le prétexte qu’elles ne produisent rien. Pourtant, « la grandeur de leur corps, l’immensité de leurs sphères, l’infinie multitude de leurs corps, la brillante clarté de quelques unes, leurs levers et couchers avec le Soleil », les donnent pour essentielles. « Sans elles, il n’y aurait ni vie, ni mouvement, ni action, ni passion mutuelle, ni génération, ni vicissitudes des temps ». Hommage est rendu à Galilée, dont les lunettes nous ont fait découvrir un immense univers bien ordonné, une immensité de « globes suspendus qui se soutiennent et s’assistent les uns les autres ». Parmi toutes ces étoiles, nous serons plus affectés par les plus proches et les plus grandes, celles qui ont le plus d’éclat. Parmi elles, N. Bourdin cite le Grand Chien (Sirius), Arcturus, le Roitelet (Régulus), Antarès, l’œil du Taureau (Aldébaran), la Lyre, l’Epi, le Bouc, la bouche du Monstre.

Comment expliquer leur influence ? Par la transmission de lumière qui se fait grâce à l’attraction solaire, par leur puissance magnétique, par le « lien étroit qui unit et joint toutes choses » dans l’univers. Les astres ont en effet les mêmes éléments (étain, plomb, argent, etc.) que les entrailles de la terre, l’homme étant « un petit monde abrégé qui nous enseigne à connaître le grand ». N. Bourdin rappelle que, pour les Platoniciens, il existe une âme universelle qui règne sur le monde. « Tout le monde animé, tous les globes, tous les astres, l’admirable Terre aussi, sont gouvernés dès le commencement par les âmes qui lui sont propres et destinées ».

Mais pourquoi les félicités accordées par ces étoiles demeureraient-elles « frêles et caduques » et seraient-elles suivies d’infortunes immenses ? Ce fait, reconnu par l’expérience, survient lorsque ces étoiles « ne sont pas fécondées par les errantes », c’est-à-dire lorsqu’elles ne sont pas « jointes aux principaux significateurs ». Quels significateurs ? Nous aimerions le savoir, mais nous ne le saurons pas. Ce que nous saurons, c’est que ces globes éloignés « donnent bien les choses avec plus d’éminence, mais avec moins de proportion à notre respect , de sorte que leurs faveurs ne se sauraient trouver ni fermes, ni assurées, si les astres plus voisins ne concourent à soutenir ce bonheur » – Le manque d’efficacité durable des étoiles serait donc dû à leur éloignement !!!

Nicolas Bourdin termine son discours par quelques exemples d’infortunes tirés de l’Antiquité.

Version de Julevno :

« Les étoiles fixes produisent des fortunes surprenantes et prodigieuses qui, souvent, sombrent dans le malheur ou dans une catastrophe, à moins que les planètes ne promettent par elles-mêmes, dans la nativité, le succès ou la fortune ».

Julevno consacre à cette sentence un commentaire plus court que celui de Nicolas Bourdin, mais qui se veut explicatif. Satisfera-t-il notre curiosité ?

Le commentateur énonce tout d’abord quelles sont les étoiles fixes les plus efficaces : celles de 1ère grandeur, celles situées sur l’écliptique ou en déclinaison Nord, celles qui sont unies à une planète par conjonction ou par antisce, celles qui se lèvent ou culminent avec une planète, leur orbe de lumière étant estimé à 5°.

Lorsqu’elles sont situées dans les angles d’un thème (surtout à l’AS et au MC) et avec le Soleil ou la Lune, les étoiles dites royales élèvent le natif à une condition exceptionnelle, même si ce dernier sort d’un milieu très modeste. Il s’agit d’Aldébaran, de Régulus, d’Antarès, des Pléiades ( ?), de Fomalhaut, de l’Epi de la Vierge, de Rasalgethi. Toutefois, les bienfaits qu’elles accordent peuvent tourner à la ruine et au malheur, à moins que les significateurs ne soient protégés par Jupiter ou par Vénus (par aspect), capables par eux-mêmes de donner des biens durables, les significateurs étant le Soleil, la Lune et le MC.

Malgré quelques points discutables (l’orbe des étoiles, leur antisce avec une planète quelconque par exemple), ce commentaire de Julevno semble mieux répondre à nos attentes que celui de N. Bourdin, souvent entortillé et ténébreux – peut-être les connaissances de l’époque et la langue du XVIIème siècle en sont-elles responsables ?

Version arabe 

« Ptolémée a dit : les étoiles fixes accordent des dons qui vont au-delà de ce qui est attendu des thèmes d’origine, mais souvent ils s’accompagnent d’une disgrâce ».

Voici le commentaire d’Ibn Al Daya : Après la naissance et les quatre années de nutrition (tarbiyah)(8), l’une des choses qu’il est nécessaire de connaître dans une nativité est la dignité des astres et ce qui l’indique, comme le tasriq(9) des planètes, leur dasturiyah (10), et en outre les significateurs [de vie] puissants dans les angles. Tout ceci montre que le natif parviendra à une meilleure condition que celle de ses prédécesseurs.

Qu’ajoutent de plus les étoiles fixes (celles qui sont les cœurs [Cœur du Taureau, Cœur du Lion, etc.] et celles de première grandeur) ? Lorsqu’elles se trouvent sur l’angle de l’AS ou du MC, sur le luminaire conditionnel (11) et sur la Part de fortune, elles élèveront la situation du natif jusqu’à son aspiration maximale, au-delà de ce que l’on pouvait attendre, de telle sorte qu’il administrera les affaires d’un grand règne, même si ses ancêtres étaient inconnus et d’origine modeste. – Les étoiles ainsi définies et ainsi placées apporteront un maximum de bienfaits, beaucoup plus puissants que ceux accordés par les planètes.

Toutefois, lorsque ces étoiles ne sont pas soutenues par l’action des planètes, lorsqu’elles sont les seules à signifier la fortune, le natif mourra de mort violente. Voilà sans doute, sans autre explication, sans bavardage d’aucune sorte, un fait d’expérience, qui peut nous déconcerter. La version grecque nous fournira-t-elle quelque éclairage ?

Version grecque :

« Les astres non errants provoquent des fortunes extraordinaires et inattendues, mais, plus d’une fois, elles se terminent par un malheur, à moins que les planètes ne soutiennent leur succès ».

Le succès provient du lever matinal des astres (12), du camp qui leur convient (13), et de leur angularité. Dans ces cas-là, celui qui naît deviendra plus illustre que ses propres géniteurs. Mais que font les étoiles fixes, les cœurs et celles qui sont de première grandeur, précise bien le commentateur ? Lorsque l’une d’elles se retrouve sur l’angle de l’AS ou du MC, sur le Soleil le jour et sur la Lune la nuit, ou sur la Part de fortune, le sort de celui qui naît s’élèvera grandement, au point qu’il deviendra l’intendant d’un grand roi, même si ses géniteurs sont d’humble condition. Et si le succès lui parvient par la seule signification des étoiles fixes, sa mort sera très malheureuse et non naturelle.

Cette version est très proche de la précédente, et toutes deux très peu éloignées des deux versions en langue française. Toutefois, entre les « infortunes » des étoiles fixes énoncées par Nicolas Bourdin et « le malheur ou une catastrophe » avancés par Julevno, il y a une marge avec « la mort violente » du sujet lui-même, prédite par le texte arabe, exprimée tout aussi violemment, et la « mort très malheureuse et non naturelle » du texte grec. Les Anciens n’hésitaient pas à dire les choses de façon directe, simplement et crûment ! ce qui peut satisfaire les esprits épris de vérité ! Les aphorismes du Centiloque, dans les versions arabe et grecque heureusement transmises par G. Bezza, méritent donc que l’on s’attache à leur enseignement, tant ils nous apparaissent justes, précis, concrets, faisant ainsi mentir Morin de Villefranche, qui, chez les Chaldéens, chez les Egyptiens, et pour ce qui nous concerne ici chez les Arabes, ne voyait que de « vaines fictions » (Préface du XXIème Livre de l’Astrologia Gallica).

Danièle Jay

jay-daniele@orange.fr

Bibliographie

– Bezza, Giuseppe, Arcana Mundi, Antologia del pensiero astrologico antico, biblioteca universale Rizzoli, Milano, 1995.
– Bezza, Giuseppe, Commento al primo libro della Tetrabiblos di Claudio Tolemeo, Nuovi Orizzonti, Milano, 1990, 1992.
– Bezza, Giuseppe, Commento al Centiloquio tolemaico, Mimesis, septembre 2013, disponible à la librairie Ibis Esoretica, via Castiglione, 31, 40124 Bologna.
– Bourdin, Nicolas, Tetrabiblos, Editions Vernal/Philippe Lebaud, Paris, 1986.
– Bourdin, Nicolas, Le Centilogue de Ptolémée ou la seconde partie de l’Uranie, réédité par Guy Tredaniel, Paris, 1993.
– Jay, Danièle, Le Ciel en mouvement, Editions Sep-Hermès, Paris, 2006, 2010.
– Julevno, Les Cent sentences astrologiques, Editions Traditionnelles, Paris, 1984.
– Ptolémée, Claude, Tetrabiblos, traduction de Pascal Charvet sous le titre Le Livre unique de l’astrologie, Nil Editions, Paris, 2000.

notes

1) Sentence LXXXVI : « Ptolémée a dit : le Soleil est source de la force vitale, la Lune de la force naturelle, Saturne de la force de rétention, Jupiter de la force d’accroissement, Mars de la force d’irascibilité, Vénus de la force de concupiscence, Mercure de la force de cogitation. Dans les nativités, Mars, Vénus et Mercure sont les significateurs des inclinations et des professions ». Dans le commentaire, nous lisons que les dispositions naturelles, la générosité, l’avarice, la sincérité, le mensonge, etc., proviennent du mélange de ces trois inclinations et professions, et du comportement de ces trois planètes.

2) Une planète dans son hazz occupe une portion du zodiaque conforme à sa nature – c’est le lieu du zodiaque où elle possède une dignité (domicile, exaltation, terme, triplicité, face). Elle « participe » au signe qu’elle occupe, ce qui entraîne bonne fortune et félicité.

3) Une planète dans son hayyiz se trouve placée dans le milieu qui lui est naturel, dans sa sphère d’influence, dans sa « faction » ; elle est dans sa faction si, diurne, elle se trouve dans un thème diurne (Soleil au-dessus de l’horizon), et si, nocturne, elle se trouve dans un thème nocturne (Soleil au-dessous de l’horizon). Ce terme arabe est l’équivalent du terme grec « haïresis ».

4) Watad : il s’agit des quatre angles de la figure.

5) Sams : indique le Soleil.

6) Tasriq désigne l’orientalité des planètes supérieures par rapport au Soleil (elles se lèvent avant lui), mais surtout leur lever héliaque, qui est le moment où la planète sort des rayons du Soleil et où elle reprend toute sa vigueur. « La planète après la combustion, après son passage sous les rayons, est comme celui qui avance de la maladie à la convalescence et à la force ; l’orientalité perfectionne sa force… » (Al Biruni).

7) Tagrib : désigne l’occidentalité des planètes inférieures par rapport au Soleil (elles se couchent après lui).

8) Tarbiyah : lorsque l’enfant est faible à la naissance, on ne sait s’il survivra. Il faut attendre quatre ans, les quatre années de nutrition, pour se prononcer sur l’avenir de l’enfant.

9) Tasriq : c’est l’orientalité des planètes par rapport au Soleil, surtout leur lever héliaque ; voir la note 6 de la sentence III.

10) Dasturiyah : c’est la position d’autorité d’une planète.

11) Le luminaire conditionnel est le luminaire « de la condition », c’est à dire le luminaire qui s’accorde avec la condition diurne ou nocturne, soit le Soleil en thème diurne, la Lune en thème nocturne.

12) Lever matinal : c’est le lever héliaque qui se fait le matin.

13) Le « camp » n’est autre que la « famille » de l’astre, la sphère d’action où il se trouve à son aise. Un astre diurne est dans son « camp » lorsqu’il se trouve dans un thème diurne, un astre nocturne dans un thème nocturne. Cette condition est désignée en langue grecque sous le terme d’haïrésis.

 

 

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